Jerry : No, I'll be back.
Kramer : Jerry, it's L.A., nobody leaves. She's a seductress, she's a siren, she's a virgin, she's a whore.
Seinfield, "The Finale"

jeudi 1 mai 2014

Corporate America


Autant on adore la Californie pour son climat radieux, sa population chaleureuse, ses coutumes étranges et sa nourriture délicieuse, autant le monde du travail me laisse toujours aussi perplexe. Globalement la population est divisé en trois : 
-le fameux 1% : 1% de la population gagne plus de 400 000 dollars par an (ce qui correspond à la plus haute tranche d'imposition). En moyenne ils gagnent même 1,2 millions de dollars par an
-la classe moyenne : c'est assez dur à définir mais disons que ce sont les gens qui gagnent un salaire supérieur ou équivalent au salaire médian soit 66000 dollars par an en Californie
-la population vivant sous le seuil de pauvreté

Pendant longtemps la classe moyenne américaine était la plus aisée au monde. L'idée était simple : pendant que le 1% s'en mettait plein les fouilles, on promettait à la classe moyenne un accès facile à la propriété, une belle voiture et la possibilité d'envoyer ses enfants à l'université. Cela se traduisait par des salaires décents et un taux d'imposition relativement faible. Evidemment en pratique les choses se sont vite détériorées. Selon une étude du New York Times, le salaire médian n'a pas bougé d'un pouce depuis l'an 2000 alors que dans des pays comme le Canada ou le Royaume Uni il a augmenté de 20%. En clair la classe moyenne américaine ne s'enrichit pas. Elle s'appauvrit même puisque le coût de la vie a lui largement augmenté. Le prix du gallon d'essence tournait par exemple autour d'1,20 dollar en 2000. Il est maintenant à 4,50 dollar.


Le 1% de son côté se porte très bien. Une étude établie conjointement par les universités prestigieuses de Princeton et Northwestern explique que les USA ne sont plus démocratie mais une oligarchie. En clair, le pouvoir est détenue par une élite riche qui vote des politiques qui ne vont que dans leur sens. Sous Reagan puis sous Bush Junior, le 1% s'est voté des réductions d’impôts massives qui ont creusé la dette du pays ainsi que des lois permettant de déréguler la finance ce qui a conduit à la crise financière de 2008.


Bref, la classe moyenne ne peut pas compter sur le gouvernement pour lever le petit doigt pour elle. Quand une mesure sociale passe, c'est toujours un truc plein de consensus dont l'effet est quasiment insignifiant. Prenez la Obamacare par exemple. Elle ne procure par une assurance maladie gratuite et universelle pour tous les américains. Elle facilite juste l'accès à l'assurance maladie mais il faut toujours la payer de sa poche ou de celle de l'employeur s'il est généreux (ce n'est pas obligatoire).


Voilà pour la situation. A partir du moment où l'état ne prend rien en charge, il faut avoir constamment des liquidités pour pouvoir payer ses factures médicales, les études de ses gamins et sa retraite. Par exemple pour la retraire ils ont ce qu'on appelle le 401K. C'est un système qui consiste à mettre de côté chaque mois de l'argent sur un compte spécial et de le toucher quand on prend sa retraite. Si l'employeur est généreux (là encore ce n'est pas obligatoire), il va aussi mettre de l'argent sur votre 401K. Certains employeurs fortunés comme Google donnent même autant d'argent que vous. Il y a aussi un système de retraite par répartition comme en France qui permet de la toucher à taux plein à 62 ans.


Si vous perdez votre boulot, votre vie devient très rapidement un enfer. Vous ne mettez plus de côté pour la retraite. Vous perdez l'assurance maladie du boulot. C'est ce qui m'est arrivé quand j'ai quitté mon précédent boulot. A mon nouveau boulot, il faut 90 jours avant que l'assurance maladie ne prenne effet. Laetitia faisant du roller derby, on ne pouvait pas rester sans assurance. On a donc souscrit au système COBRA qui permet de conserver l'assurance maladie de son précédent boulot pendant un an sauf que cette fois ce n'est pas votre employeur qui paye mais vous. J'ai donc du payer 559 dollars par mois pour une assurance maladie franchement merdique.


Quand on se fait virer, on a le droit à une assurance chômage comme en France sauf que le montant est ridicule. En Californie le maximum qu'on puisse toucher est de 450 dollars par semaine. En clair, si vous n'avez pas d'argent de côté, il faut forcément déménager pour un appartement beaucoup moins cher voir squatter un pote/la famille sous peine de ne pas pouvoir rapidement payer les factures. De plus l'assurance chômage ne dure que 6 mois mais peut être étendue à un an. Accessoirement la plupart des gens ont un prêt étudiant énorme à rembourser.


Comment cela se passe quand on se fait virer ? C'est très simple. Vous êtes convoqué dans le bureau de votre chef ou d'un responsable des ressources humaines. On vous donne un chèque correspondant à vos heures qui n'ont pas encore été payées ainsi qu'aux jours de vacances qui vous restait, vous mettez vos affaires dans un carton et vous êtes escorté vers la sortie. Durée totale de l'ensemble : une heure. Il n'y a pas de préavis et l'employeur n'a pas besoin de raison. Vous pouvez essayer de les attaquer en justice mais le processus est long et vous n'êtes pas sûr de gagner. Quand vous êtes expatrié, vos collègues deviennent rapidement vos amis donc c'est assez dur à vivre surtout quand ils tombent à la pelle...


En clair, votre boulot est constamment précaire et le filet de sécurité au cas où vous vous faites virer est plutôt mince. Du coup la classe moyenne se bouffe entre elle. Très rapidement on passe du mode "travail" au mode "survie'. Cela signifie :

-assurer constamment ses arrières en cas de soucis et avoir des preuves (email et compagnie) qui montrent qu'on a fait son boulot
-monter en grade rapidement : plus vous montez les échelons et moins vous avez de chances de sauter à la moindre baisse d'activité ou au petit incident. Par contre si les problèmes s'accumulent, cela finira par vous retomber dessus. Accessoirement si le chef perçoit que vous êtes une menace, ce n'est pas très bon non plus.
-se rendre indispensable. Sautez sur la moindre occasion de prouvez vos talents, multipliez les casquettes et faites en sorte que les processus importants passent forcément par vous. Une méthode assez vicieuse mais efficace consiste à documenter le moins possible.
Cela ne signifie pas pour autant mentir et marcher sur la gueule des autres. C'est plus une manière de survivre dans un contexte assez étrange.

De manière assez surprenante, rares sont les américains qui appliquent cela. La plupart du temps ils font docilement ce qu'on leur dit de faire mais pas plus, n'ont pas beaucoup d'ambition et stagnent au même poste toute leur carrière. Ils font généralement bien leur boulot mais sont totalement déconnectés des réalités de ce monde. Du coup ils passent d'un boulot à l'autre généralement contre leur volonté et luttent pour avoir un semblant de stabilité. Cette situation crée un stress permanent chez les cadres dont ils ne peuvent pas beaucoup s'échapper du à leurs deux malheureuses semaines de vacances annuelles. Les heures supplémentaires sont plus encadrées qu'en France : on obtient soit une compensation financière soit des RTT. Par contre il vaut mieux éviter de refuser d'en faire.


La seule solution pour sortir de ce système vicieux consiste à obtenir un poste dans une grosse entreprise type Apple et compagnie. L'autre solution est de bosser dans le public. Dans les deux cas, les fameux benefits (assurance maladie, 401K...) sont énormes et les emplois sont bien plus stables. Ce sont ces grosse boites qui mènent la danse dans tous les domaines et qui font la pluie et le beau temps. La plupart des PME font tout pour bosser avec elles ou pour être rachetées par elles. Ce sont elles qui ont les capitaux et il faut montrer patte blanche sous peine de se prendre leur grosse pelle sur le coin de la gueule. Elles s'entendent entre elles sur les salaires et les stratégies, elles s'achètent des politiciens en toute légalité et mentent constamment au public à grands coups de publicités.

Là encore la classe moyenne a subi un lavage de cerveau collectif. Personne ne bouge le petit doigt quand il s'agit de réchauffement climatique mais quand il s'agit de défendre sa marque préférée les gens sont près à faire la queue pour être les premiers à acheter la dernière merdouille technologique. On a progressivement fait entrer dans l'esprit des gens que la consommation est un moyen d'expression et d'auto-affirmation. Alors que non. Vous n'êtes pas votre iPhone ou votre téléviseur Samsung. Ces entreprises se moquent totalement de vous et ne sont intéressés que par votre porte-feuille. Quand j'étais encore dans mon précédent boulot, j'allais prendre mon café chez Black Dog. C'était juste à côté, c'était pas cher, c'était super bon et c'était des indépendants. Une mom and pop store comme disent les américains. La plupart de mes collègues préféraient aller au Starbucks dégueulasse, bien plus cher et 100 mètres plus loin juste parce qu'ils gagnaient des points et qu'ils connaissaient. La peur de l'inconnu et l'attachement à une marque en somme...


J'ai un respect infini pour les artistes et les artisans, globalement tout ceux qui sont indépendants et/ou qui bossent de leurs mains. Au delà du fait qu'ils créent des choses que je ne pourrais jamais faire, c'est encore plus dur aux US qu'en France car des système comme la maison des artistes n'existent pas et la concurrence est encore plus dure. On fait croire aux artistes qui sortent de l'école qu'ils finiront tous chez Pixar tout comme on fait croire aux développeurs de jeu qu'ils bosseront tous chez Blizzard. En réalité les places sont très chères et les désillusions sont grandes. Quant à ceux qui arrivent à rentrer dans ces structures prestigieuses, ils bossent généralement comme des fous pendant quelques années à cause des deadlines irréalistes et finissent par craquer et changer de boulot. Les nouveaux systèmes de financement type Kickstarter changent un peu les choses mais il y a encore du boulot.


Malgré tout cela, les américains continuent de rêver. On en connait beaucoup qui veulent être acteur, scénariste, producteur... mais qui doivent se contenter en attendant d'un boulot classique pour payer leurs factures. Il y a aussi ceux qui pensent qu'en ayant la bonne idée et en rencontrant les bonnes personnes on peut faire fortune. Il y a toujours une volonté d'aller de l'avant, de créer des choses ou de la richesse, de fonder une famille... Les gens ont conscience que le système est faussé mais ne laissent pas tomber. Et dans un sens c'est rassurant. Par contre ils n'essayeront jamais de le changer. L'idée est qu'en acceptant la chose et en se débrouillant bien on finisse par faire partie de ceux qui profitent du système plutôt que de ceux qui le subissent. Et puis après tout la situation n'est pas si grave tant que Game Of Thrones passe à la télé, que le vin coule à flot et que la weed est forte..


Quand ils s'organisent, ils arrivent parfois à créer des syndicats. Ce sont littéralement des mafias. Ces syndicats ne protègent que leurs membres et gare à ceux qui ne respectent pas les règles. Ils sont très présents dans le milieu du cinéma. Par exemple si vous êtes membre de la Directors' Guild Of America (DGA), vous ne pouvez accepter des emplois uniquement approuvés par la DGA. Si vous bossez en dehors de la DGA, vous êtes exclus. Un de nos amis doit employer un faux nom sur des tournages qui ne sont pas affiliés à la DGA... Ces syndicats sont aussi très présents dans les transports. Ils ne font que rarement grève mais quand c'est le cas tout le monde est obligé de faire grève même ceux qui ont envie de bosser. Mais là encore le système est aberrant. La majorité des travailleurs ne dispose pas de syndicat pour se défendre mais les joueurs de hockey ou de football américain ont par contre le leur et font grève pour ajouter quelques millions à leurs contrats...


Quoi qu'il en soit, il faut que les choses changent. Les US ont besoin d'une révolution et vite. La vie sera encore plus dure pour la prochaine génération. Le prix des études et des dépenses médicales va augmenter de plus en plus. Les bouleversements climatiques et les erreurs faites en matière d'agriculture vont rendre les produits de consommation courante de plus en plus chers. La concurrence des pays émergents (Chine, Brésil, Inde, Russie...) va accroître la pression sur le marché du travail. Sans une remise à plat des richesses et des pouvoirs, la civilisation occidentale court droit à sa perte comme l'explique une étude de la NASA.


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