Jerry : No, I'll be back.
Kramer : Jerry, it's L.A., nobody leaves. She's a seductress, she's a siren, she's a virgin, she's a whore.
Seinfield, "The Finale"

mardi 9 avril 2013

Tattoo Nation

Tattoo Nation, c'est le nom d'un documentaire sorti vendredi dernier à Los Angeles. Le nom est d'ailleurs assez trompeur car il parle surtout de l'histoire du tatouage à Los Angeles, la ville étant le berceau du style de tatouage le plus populaire : le black and grey. Pendant très longtemps, les tatouages américains se limitaient à des motifs assez simples et on n'avait pas trop le choix. On entrait chez le tatoueur, on choisissait un design parmi ceux possibles et on repartait avec un Betty Boop sur le bras. C'était surtout les marins qui se faisaient tatouer et la plupart des tatoueurs étaient à Long Beach et accueillaient des cohortes de la Navy durant les rares jours de perm' à terre.

Danny Trejo a participé au documentaire. Son premier tatouage a été fait en taule

Dans les années 70, les prisonniers principalement mexicains rivalisaient d'imagination pour se faire tatouer en taule. Ils brûlaient du papier journal pour l'encre, utilisaient une brosse à dent avec un pic au bout pour l'aiguille. L'administration pénitentiaire a distribué des walkmans pour que les détenus s'occupent un peu. Des petits génies ont utilisé le moteur électrique des walkmans combinés à des cordes de guitare pour faire des machines de tatouages. En combinant l'encre du papier journal à plusieurs substances, ils sont arrivés à faire des niveaux de gris. Puis des artistes se sont mis à créer des designs sortis tout droit de l'imaginaire mexicain à base de représentations de la mort ou de filles avec des gros poumons, des sombreros et des flingues.

En 1975, Charlie Cartwright et Jack Rudy ont eu l'idée brillante de s'installer à East Los Angeles sur Whittier Boulevard au beau milieu du quartier latino et de créer le premier salon de tatouage à faire du black and grey : Tattooland. La fierté de montrer ses origines mexicaines puis son appartenance à un gang ont fait les beaux jours de Tattooland. Charlie a fini par lâcher l'affaire et a été remplacé par Ed Hardy qui était très connu à San Francisco pour faire des tatouages japonais qui couvrent tout le corps. Ed Hardy a rapidement pris le leadership et a décidé que le client pouvait choisir n'importe quel design et ainsi avoir un tatouage complètement custom. La bande a été rejoint par Freddy Negrete, qui était déjà une légende dans le black and grey. Ensemble ils ont perfectionné la technique en faisant des traits de plus en plus fins et des dégradés de plus en plus progressifs.

Tattooland dans les années 70

Le documentaire montre aussi comment la perception tatouage a évolué aux US. C'est passé d'un truc underground et assez peu élégant à un art du corps largement accepté. C'est bien simple : un tiers des américains de moins de 40 ans sont tatoués. C'est d'ailleurs un des premiers trucs qu'on remarque en arrivant à Los Angeles et surtout en allant à la plage, l'endroit où ils sont le plus visible. Et il y a de tout : il y a les petites phrases écrites sur la poitrine, la manche complète, les idéogrammes chinois, les dragons japonais, les portraits en black and grey sur l'épaule, les tribal sur le mollet... C'est élégant, sexy, marrant, ridicule, nerdy, en noir, en couleurs, original, banal, déconcertant... Et c'est surtout de plus en plus accepté sur le lieu de travail. Même notre banquière est tatouée (ça contraste avec le tailleur et le métier) sur les poignets et ne cherche pas à les cacher, au contraire.

Du coup, ça nous a donné envie. C'était déjà quelque chose qui me branchait en France mais les salons de tatouage ont l'air super glauque et les tatouages ne sont pas encore rentrées dans les mentalités alors que c'est une pratique millénaire... Tout comme l'opposition au mariage gay, l'opposition au tatouage vient des lois religieuses, les trois religions monothéistes étant contre. Chez les juifs, il y a encore débat. Certains rabbins plus libéraux précisent qu'il est interdit de se faire tatouer des choses à caractère religieux ce qui a déjà plus de sens. Enfin les occasions de se mettre en t-shirt ou d'aller à plage sont plus rares quand on habite à Melun qu'à Los Angeles.

Un bel exemple de black and grey

Bref, après quelques mois d'hésitations, on a fini par se lancer. Il a d'abord fallu trouver un bon tatoueur. Ce n'est pas très dur : LA comporte la crème des tatoueurs et les bonnes enseignes se comptent par dizaines. Pour le premier, on a choisi d'aller chez Zulu Tattoo principalement parce qu'il avait d'excellentes références mais aussi parce qu'il était à deux pas de chez nous. C'est un peu la Rolls du milieu mais pour un premier il vaut mieux assurer. Aux US, on paye généralement à la durée plutôt qu'à la pièce. Zulu prend $200 de l'heure (plus pourboire) et la première heure est indivisible. Pour le design, il y a plusieurs solutions. Soit vous laissez la liberté totale au tatoueur (il vous montre quand même le design avant de le faire) en lui donnant une idée générale, soit vous lui proposez quelques designs en lui laissant le soin de les combiner à sa sauce soit vous arrivez avec une idée solide accompagnée d'un photo/d'un dessin.

La plupart des gens ne passent pas à l'acte car ils réfléchissent trop. Ca n'a pas besoin d'être la représentation absolue de votre personnalité combiné à un tableau de maître. Evidemment il est important que ça signifie quelque chose pour vous mais le facteur "c'est cool"/"c'est beau" joue tout autant. Même le côté "pour la vie" ne veut plus dire grand chose. Un tatouage maintenant ça s'efface ou ça se recouvre avec un autre tatouage. Paradoxalement moins le tatouage signifie quelque chose et moins vous vous en lasserez. La phrase hautement philosophique en latin vous semblera peut être bien débile dans 10 ans alors que le gros dragon chevauché par une amazone sera toujours aussi badass. Pour la taille, on est partisan de commencer avec quelque chose de gros. De toute façon si vous voulez un design un peu compliqué avec des détails, il n'y a pas le choix. Enfin l'histoire de "mais quand tu seras vieux ça ne ressemblera à rien" est totalement fausse. Déjà les tatouages sur les personnages âgées rendent plutôt bien et permettent de cacher un peu les ravages du temps. Ensuite on ressemble déjà à rien quand on est vieux..

Kat Von D, la tatoueuse-star de LA. C'est une pro du portrait mais bon courage pour avoir un rendez-vous

Le jour J, on commence par signer une décharge qui spécifie qu'on est ni saoul ni défoncé et qu'on ne peut pas se plaindre si le résultat n'est pas à la hauteur de ses espérances. Dites vous qu'un mauvais tatouage c'est surtout une mauvaise pub pour la tatoueur et vu la compétition à LA, ils essayent tous de s'appliquer. Le tatoueur va après raser les poils, désinfecter la zone et appliquer le stencil. C'est un genre de calque à l'encre violente qui permet au tatoueur de repérer les contours. C'est durant l'application du stencil qu'on peut choisir plus précisément l'emplacement et la taille. Laetitia et moi avons opté pour le dos. Une fois le stencil posé, la torture peut commencer. Même en ayant une bonne résistance à la douleur, ça fait relativement mal. Ce n'est pas au point de hurler car ce n'est pas une douleur aigue ponctuelle. C'est plutôt une douleur continue. Au bout d'une heure, le corps a produit assez d'endorphine pour qu'on sente moins. Au bout de deux heures, ça devient assez agaçant.

Notre conseil est d'essayer de se focaliser sur autre chose. Parlez avec le tatoueur par exemple. Ne fermez pas les yeux. Quand on prive le corps d'un sens, il se focalise sur le autres donc vous le sentirez passer encore plus. C'est une expérience assez physique donc il faut avoir manger et bu avant. Ne prenez surtout pas de médocs type aspirine car ça dilue le sang et ça risque de flinguer votre tatouage. La douleur dépend surtout des parties du corps. Concrètement moins il y a de gras et plus vous le sentirez. Je pensais que la colonne vertébrale serait le plus douloureux mais en fait c'est sur l'omoplate où je l'ai le plus senti. Une fois le tatouage fini, il y a plusieurs écoles. Certains recouvrent avec un pansement et d'autres enveloppent avec du cellophane. Une heure après le tatouage, enlevez ce qui recouvre et lavez à l'eau tiède et au savon puis appliquez un petit peu de crème hydratante. Répétez cela plusieurs fois par jour pendant deux semaines. Le tatouage va d'abord dégorger l'encre en trop, puis peler, puis se recouvre d'une sorte de peau blanche qui va peler à son tour. Le résultat final sera toujours un peu plus clair que ce que vous avez eu en sortant du tatoueur mais c'est normal. Sur le long terme, prenez-en soin donc tartinez de crème solaire si vous allez à la plage. Au pire, il est toujours possible de repasser dessus pour lui donner une seconde jeunesse.

Alison, qui a réalisé nos deuxième tatouages (et probablement les suivants)

Un an après, on a remis cela cette fois chez Freak Chic. Situé sur Melrose en plein coeur du quartier très artsy/bobo, il est un peu moins cher que Zulu ($150 de l'heure). La déco est rétro, ils passent du Django Reinhardt et les tatoueurs sont super doués. C'est le gros problème des tatouages : une fois le premier fait et malgré la douleur et le prix, c'est dur de s'arrêter.

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12 commentaires:

  1. Cool l'article, il faut que vous checkiez le travail de Lil B et Duardo alors, 2 ptits Frenchies (Duardo est aussi rappeur, c'est comme ça qu'on se connait à la base) installés à Santa Ana et plutôt pas mauvais (doux euphémisme...) :

    http://lilbtattoo.blogspot.fr

    Si vous les contactez, hésitez pas à préciser de ma part, Kicket de 187 Prod :)

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  2. Roooh mais cet article est top!! :)
    J'ai fait mon premier tattoo ya 6 mois, à Paris. Et je me tâte justement à profiter de mon séjour à Los Angeles pour en refaire un.
    Bon, peut être pas à ces prix là, j'avoue (ça revient plus cher que celui que j'ai fait :/) mais je vais regarder un petit peu malgré tout ceux dont vous parlez!! :)
    Chouette article!!

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  3. Excellent article ! J'espère que ce doc sera visible en France, j'ai hâte de le voir. Il y a 2 semaines j'ai assisté au Mondial du Tatouage à Paris, c'était pas du tout glauque mais super chouette, j'ai écris un petit article bien illustré si ça vous dis ;)

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  4. Réponses
    1. On y réfléchit. Peut être pour un prochain article :)

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    2. J'ai fait le dernier la veille du Superbowl. On a des retouches a faire quand même. Mais bon, j'ai des idées pour deux vies et trois corps :p On va dire que les trois suivants sont assurés. Du coup on verra quand il y aura vraiment de quoi montrer. Ou alors juste des détails. J'aime pas trop les montrer, sauf quand ils viennent d'être fait.

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  5. Alors là c'est parfait cet article! Je me suis fait tatouer l'année dernière dans le dos à Paris dans un excellent salon et le résultat est 1000 fois mieux que le croquis avec lequel je suis venue... 100€ de l'heure, j'en ai donc eu pour 300€... Bref je voulais profiter de mon voyage à LA en septembre pour en refaire un (avoir un souvenir) et je comptais me lancer dans la recherche d'un bon salon! Donc merci beaucoup pour les références! En existe t'il un peu moins cher mais de bonne qualité et avec surtout une hygiène irréprochable?

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    1. Pour l'hygiène, à moins d'aller dans un endroit vraiment craignos ils font tous super gaffe. Je sais qu'on peut trouver des tatoueurs à $100-120 de l'heure mais par contre je ne sais pas où.

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    2. Ca marche merci! En même temps en y réfléchissant le dernier tatoueur mentionné à 150$ de l'heure, convertit en euros on est pas loin des 100€ de l'heure sur Paris... Sinon complètement d'accord avec vous, le tatouage est addictif !

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  6. C'est marrant parce que j'avais une très mauvaise image du tatouage avant de vivre dans le Pacifique et j'ai changé d'avis mais pour des raisons très différentes de celles que vous donnez ;)

    Ce qui a changé ma vision, c'est justement que les tatouages y ont un sens mais qu'il n'est pas "transparent". Ce n'est pas une phrase en latin, ce n'est pas un dessin d'ange démoniaque, c'est une série de dessins, de motifs bien organisés qui représentent quelque chose de personnel pour chacun des tatoués... Mais le tatoueur a un rôle différent du dessinateur, il aide aussi à définir le tatouage qui correspondra au tatoué.

    Par contre, je ne suis pas fan de la mode des dragons et autres tigres... Je ne suis pas sûre que ça ait un sens plus durable que la phrase en latin ;)

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  7. Je ne suis pas vraiment d'accord sur la différence de mentalité entre la France et LA concernant les tatouages. Du moins, je ne trouve pas que la mentalité française soit aussi étriquée que ça. Cela se démocratise de plus en plus et je connais des gens de toutes classes sociales qui sont tatoués.
    Il est vrai qu'il est très dur de s'arrêter une fois qu'on en a fait un. En fait, c'est mon tatoueur qui m'a retenu et j'avoue que je lui en suis très reconnaissance. Je m'en suis fait tatouer à 20 ans après avoir passé 3 ans avec le motif dans mon portefeuille donc inutile de préciser que je suis du genre à réfléchir longtemps avant de sauter le pas pour ce genre de chose. Mais à peine sortis de la cabine et le tatouage même pas encore réglé, j'avais déjà une idée pour 2 autres et j'étais prête à prendre rendez-vous. Il m'a dit "on attend 6 mois et si tu les veux toujours, je te les fais". Résultat, 6 mois plus tard, l'envie était passée. Aujourd'hui, 5 ans après, j'adore toujours autant le mien mais je pense que j'en resterai là.

    Et contrairement à ce que je croyais, je n'ai pratiquement rien senti sur la cheville )à part des petites vibrations plus désagréables que douloureuses quant il passait sur l'os) mais, sur le pied, j'ai eu tellement mal que j'ai failli lui demander d'arrêter au moins 10 fois !

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