Jerry : No, I'll be back.
Kramer : Jerry, it's L.A., nobody leaves. She's a seductress, she's a siren, she's a virgin, she's a whore.
Seinfield, "The Finale"

jeudi 6 octobre 2011

Expatriation ou fuite?

Pour moi, la différence entre expatriation et immigration est claire: un expatrié quitte son pays par envie, ou besoin. Il veut voir du pays, vivre ailleurs. Il a un projet précis ou non, une idée. Il fonce clef en main, ou au contraire part à l'aventure, quitte à braver les lois du pays qui l'intéresse.

L'immigré part pour sa survie. Il n'a pas d'autre choix. Il fuit un pays en guerre , où il est en danger. Il a besoin d'un refuge immédiat, pour se mettre lui et sa famille à l'abri. Il prend le risque de tout quitter, parfois pour gagner de l'argent dans un pays plus développé que le sien, pour pouvoir envoyer de l'argent à ses proches restés sur place. Ou il veut simplement vivre en paix, avoir la liberté que tous les êtres humains méritent.

Ce sont mes définitions, car dans le dictionnaire, la différence est autre. L'immigré est l'être en mouvement, qui passe une frontière, quand l'expatrié est simplement celui qui vit dans un autre pays que celui de sa naissance.

Pourtant, quand j'entends immigré, je pense aux oiseaux et animaux migrateurs, qui meurent si ils ne font pas leur voyage saisonnier. Ils mourront de froid et de faim si ils ne suivent pas leur instinct parfaitement rôdé, qui leur dit de fuir, pour revenir quand les temps seront meilleurs. Quand d'autres animaux hivernent ou hibernent, en attendant le printemps.

Du coup, l'expatriation peut être vu comme une fuite volontaire. Certains vont juste avoir ce rêve fou de vivre dans un pays lointain depuis longtemps, et vont tout faire pour y parvenir. D'autres n'auront en tête que de réussir leur vie et leurs projets, de gagner de l'argent dans un pays où l'ambition n'est pas mal vu et où ils n'auront pu l'impression d'avoir des bâtons dans les roues. Il n'y a pas forcément fuite du pays d'origine, mais plutôt besoin d'autre chose.

Même dans l'expatriation, on se rend compte de notre chance au quotidien, quand on côtoie de vrais immigrés, des Iraniens qui ont dû fuir leur pays, et qui ont vu leurs enfants exécutés pour leurs idées. Des Coréens, des Ethiopiens, des Arméniens... C'est une part très importante de la ville. Et du pays également, qui a été fondé sur l'immigration. Quand vous demandez à un Américain d'où il vient, il vous dira dans quel état il est né ( ou la ville si c'est en Californie ) et enchaînera sur ses aïeux, " ceux qui sont venus ". C'est vraiment un état d'esprit particulier, qui peut expliquer les nombreuses différences entre les Etats Unis et la France.

Ellis Island


Pour notre part, nous ne sommes pas vraiment dans ces cas là. Je reçois souvent des mails qui me demandent comment nous avons réussi a réaliser notre rêve américain. Mais nous n'avions jamais rêvé, ni même imaginé de venir vivre à Los Angeles un jour. On nous l'a proposé, nous avons dit oui, et c'est là notre seul effort ( ou juste de la chance, mais on ne s'en rend pas vraiment compte tout de suite ).
Je n'ai jamais vraiment voyagé. Je connais bien les Antilles et la Réunion, mais c'est tout. Je ne suis jamais allée en Angleterre ou en Espagne, et j'ai découvert la Turquie et l'Italie quelques mois avant de partir pour Los Angeles. Autant dire que les Etats Unis me semblaient le bout du monde, mais je n'avais pas peur. Le changement était vital de mon point de vue.
J'ai lu quelques guides touristiques sur la ville, j'ai acheté des Bescherelles pour l'anglais et j'ai fait mes valises. J'ai emballé mes cadeaux de mariage tous neufs. Ne sachant pas trop si on partait pour 6 mois ou pour plus longtemps.
Bien sûr que ça a été une révélation d'arriver dans cette ville. Beaucoup de touristes sont tombés amoureux, d'autres le sont déjà sans y avoir mis les pieds. Difficile pour moi ( nous? ) de tenir notre langue et notre surprise. De la jalousie? De la frustration? Je ne sais pas ce qui a poussé les gens à être rabats joie dans un premier temps. " Vous venez d'arriver, vous allez vite voir les défauts ". Un peu comme dans une nouvelle relation ( amicale, professionnelle, ou amoureuse ). Ce serait comme dire à une jeune mère: " oui, il est mignon ton petit bout, mais t'as pensé à ses études? Et si il tourne mal, tu fera quoi? ".

J'ai coupé les ponts avec beaucoup de gens qui ne comprenaient pas que je puisse être heureuse ( la base d'une amitié pourtant ) et j'ai décidé de vivre l'aventure tranquillement, avec mon jeune mari, de nous amuser au maximum sans penser au lendemain... C'est un peu notre île déserte à nous, notre vie unique. Même si on a du mal à se dire " un nouveau départ ". C'est plutôt un départ tout court! Un Américain m'a dit une fois: " c'est une parenthèse pour toi! ". Je lui ai répondu: " non, c'est ma vie d'avant qui était entre parenthèses ".

Je suis bien obligée de mentionner mon arrière grand-père, qui avait lui aussi voulu vivre le rêve américain au début du siècle dernier. Il n'a pas été admis sur le territoire américain à cause d'une maladie, et à dû rentrer en France. Il a rencontré mon arrière grand-mère à Compiègne, en retournant en Lorraine. Je ne sais pas ce qu'il a pu avoir dans la tête à ce moment là. Il faut bien avouer que c'était une autre paire de manches qu'à notre époque! C'était un fan de photographie et de cinéma, j'ai des tonnes de photos et de pellicules de films qui lui appartenaient. Il était infirmier en chef, et j'ai également des photos d'Américains venus les aider pendant la seconde guerre mondiale. Il aurait adoré Los Angeles, sans aucun doute.

( Babu m'a donné envie d'écrire cet article. Sa mort a produit beaucoup plus de commentaires que celle de Steve Jobs, qui était fils d'immigrés syriens )
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18 commentaires:

  1. j'adore ton expression "couper les mondes" (couper les ponts). car c'est vraiment ça, en plus un pont entre la France et Los Angeles... ce serait vraiment un immense point avec un graaand détour !

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  2. Zut, je viens de corriger!!

    Tant pis!

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  3. Ouais l'histoire de Babu ca m'a beaucoup touché aussi.
    Et Ellis Island, la première fois que j'y ai mis les pieds, j'ai pleuré. C'est un endroit chargé d'histoires, trop chargé, ou j'ai pu ressentir ce que les gens ressentait en arrivant. (je suis pas tarée, je suis empathique, hein).
    Quant à la vision des autres sur notre expatriation le truc qui résume le mieux le schmilblick c'est qu'a chaque fois qu'on va en France, y'a TOUJOURS au moins 2 personnes qui nous demandent "Bon, et sinon, vous rentrez quand?". Comment leur expliquer qu'on rentre quand on prend notre avion Paris-Québec?

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  4. Très bel article.
    J'aime beaucoup le passage " c'est une parenthèse pour toi! ". Je lui ai répondu: "non, c'est ma vie d'avant qui était entre parenthèses"."

    Le hasard de la vie fait bien les choses. En France tu n'avais peut être pas conscience de ce manque, et arrivée à LA, tout s'est éclairé pour toi.
    Est-ce que Benjamin a le même sentiment que toi ?

    Je vous envie en tout cas que ce changement de vie vous soit "tombé dessus" comme ça, vous je suis au stade "je veux changer de vie et partir, mais pas sans avoir trouver un boulot". Je regrette de ne plus être étudiante et de ne plus avoir la possibilité de faire 2 ans à l'étranger comme je l'ai fait pendant mes études. J'ai postulé à un VIE à LA récemment, et qui sait, peut être que ca marchera et que j'aurais ma bouffée d'oxygène...

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  5. Pour moi l'expatrié c'est celui qui va dans un pays avec déjà un travail. D'ailleurs tu n'es pas expatrié autrement en France. Moi je suis immigrée au Canada. Enfin on appelle ça "Résidente Permanente". Mais en gros je suis venue en tant qu'immigrée puisque sans travail ni logements ni rien.

    Et expatrié tu dépends encore de la France, moi plus du tout. Je n'ai plus la sécu ni rien alors qu'un expatrié peut faire des demandes de remboursement à la sécu française. Moi j'ai été radiée.

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  6. Stéphanie, pour Ben, c'est encore plus surprenant.
    Il a toute sa vie en France, sa famille unie, ses amis de longues dates ( et nombreux ), il a toujours travaillé dans de grandes boîtes très connues depuis qu'il a 18 ans. Et surtout, il a toujours été bien dans ses baskets, aucun soucis au quotidien... Donc je ne m'attendais pas à ce que notre expatriation lui fasse autant d'effet. Il rêvait de vivre à New York, et je pense que maintenant, il n'est même plus question de lui en parler, c'est LA et rien d'autre ( et il est beaucoup plus virulent que moi sur la France ( mais plus objectif sur les Etats Unis ), donc ca nous fait rire quand on reçoit des mails nous disant qu'il est plus mesuré que moi. C'est le jeu de good cop bad cop! )

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  7. Bah moi, je me sens plus immigré qu'expatrié.
    Nous sommes venus par nous-mêmes, sans aide, sans job fixe, sans avantage, nous galérons au quotidien comme l'américain moyen (ni plus ni moins hein), nous ne bossons pas pour une boite française, nous n'avons aucun avantage de l'expatriation.
    La grosse différence que je vois entre notre situation et celle des expats plus classiques c'est que nous on vit le chômage, on vit la non assurance santé, la nullité de l'école publique, on se rend vraiment compte des manques de ce pays, des trucs qu'on pensait acquis et surtout dont personne ne parle jamais. Moi avant de venir, je croyais que la vie ici était facile, pas chère et tout. Bah oui, forcément, dans un blog d'expat, acheter une voiture coule de source, aller à San Francisco ou à Hawaï aussi, mettre ses gosses à la preschool ou au lycée français semble d'une banalité affligeante etc. Le choc quand tu débarques dans une situation toute autre!
    Je rigole quand je lis sur des blogs "l'aventure de l'expatriation" : mais quelle aventure? T'as un boulot, on te paie ton billet d'avion, ton visa, on t'aide à remplir tes papiers pour les impôts... wahou, en effet, quelle aventure!
    Au demeurant, ça n'empêche pas de faire des rencontres, de vivre au quotidien dans les deux situations mais je suis sûre qu'une vie d'expat facilite considérablement les débuts... après, la différence, c'est qu'on pourra se dire si on y arrive, qu'on ne doit rien à personne et on pourra être fiers de nous ;-)

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  8. Ouch, J'ai pensé à toi.
    http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/10/07/babu-la-these-du-heros-ordinaire-mise-a-mal_1584228_3224.html#xtor=AL-32280184

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  9. Ah et un truc aussi, de ma modeste expérience dans mes rencontres (je n'en fait donc pas une généralité) : les "expats" crachent vachement à la gueule de leur pays d'origine (ce qui me surprend toujours vu que la plupart vont y retourner dans pas super longtemps) et encensent leur pays d'accueil (le truc qui revient bcp ici c'est "le pays où tout est possible"- alors qu'ils n'ont pas eu à bouger le petit doigt pour venir et qu'ils ne font rien d'extraordinaire), alors que les "immigrés" conservent une tendresse particulière pour leurs origines et leur pays de naissance tout en appréciant leur nouvelle vie.
    En gros, je trouve les premiers aigris et de mauvaise foi et les seconds ouverts et justes dans leurs rapports à leurs deux pays.
    Après, je n'en ferais pas une généralité statistique non plus, hein ;-)
    Et clairement, il y a chez les immigrés que j'ai rencontré, bien plus de difficultés et du coup, une ambivalence de sentiments que - perso - je trouve trés touchante et trés intéressante.

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  10. Je te trouve d'une mauvaise foi assez couillie, Elisabeth. Je n'aime pas trop répondre par commentaires, mais si tu as un mail, je peux développer mon point de vue ( si ça t’intéresses, sinon ça ne sert à rien de gâcher du temps ).

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  11. J'ai trouvé les deux commentaires d'Élisabeth intéressants, j'aimerai comprendre où est sa "mauvaise foi".

    Cristophe

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  12. Ouep suis d'accord avec toi Elisabeth. La mauvaise foi ? Je ne la vois pas non plus.

    Par contre je peux t'assurer que j'ai rencontré plein d'immigrants Français qui crachent aussi sur la France. Et ça, je ne comprends pas. Mais chacun sa vie et ses galères, je n'ai surement pas eu la même vie qu'eux en France.

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  13. Pas besoin d'etre immigrant ou expatrié pour avoir une vision critique de l'Hexagone (ce que Puda appelle "cracher sur la France"). Moi je vis en région parisienne et je suis 100% d'accord avec les observations de Laetitia!

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  14. Tiens, je viens de voir la bande annonce d'un film (Another Earth) et ca m'a fait penser à cette discussion. Dans le film, la Terre s'est dupliqué et la question que le personnage principal se pose est "est ce que mon double a pris les mêmes décisions que moi, a commis les mêmes erreurs... En gros, quelle aurait été ma vie si j'avais pris ou non telle ou telle décision.
    En plus, dans la bande annonce, il y a la musique de Cinematic Orchestra (une des bandes son utilisée dans les jolies vidéos de LA que tu avais mis sur le blog).

    Etant en mode "what if" en ce moment, je pense que je vais aller voir ce film, il n'a pas l'air très gai, mais il m'attire.

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  15. Très joli article, une expérience proche de la même, une envie de vivre les moments de cette tranche de vie au maximum ! Je vais devenir assidue à la lecture de ton blog !

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  16. Je suis sur Montreal depuis 1 mois après deux ans de démarches pourôbtenir mon visa. Aucune aide de qui que ce soit, hormis 2 couples d'amis. La famille habitant la même ville a commencé à nous faire payer le fait que nous partions.... eh oui 10 ans que nous avions le souhait de quitter la France.... ma vie d'avant (j'ai 41 ans dimanche !) n'était qu'une parenthèse comme c'est très joliment dit et tellement vrai dans mon cas ) par Laetitia. Je ne crache pas sur mon pays mais il est vrai que j'en avais marre de la france sauf du sud dont je suis originaire (pour ses paysage et ses maisons de la campagne aixoise)... mais où il n'y a pas de travail.... montreal n'est pas mon premier choix (c'était les US) mais on s'en rapproche.....aujourd'hui çà n'est pas évident..... mais c'est normal, je pense, pas encore de jobs, pas de nouveaux cercles d'amis, pas de voiture (on a vendu bcp de choses avant de partir)....mais on se dit qu'après les galères de nos 20 premières années de vie commune, le meilleur reste à venir.....

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    1. C'est ce qu'il faut se dire! Avoir des espoirs et des rêves c'est tout ce qui compte!
      Ce n'était pas notre cas, mais nous avons été très surpris de découvrir que nous pouvions avoir une vie meilleure ( pas en terme financiers, juste en terme de qualité de vie, de moral... ).

      Peut-être que la roue tournera, et nous rentrerons en France ou nous expatrirons ailleurs.

      Les expériences différents ne font que nous enrichir, et si les gens sont heureux là où ils sont, tant mieux aussi, mais certaines personnes ont besoin de bouger et de savoir si ils peuvent se sentir mieux ailleurs.

      Après je pense qu'il faut avoir les bonnes motivations.

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  17. Pour ma part, je savais d'es que j'avais 10 ans que je voulais venir vivre ici. J'ai eu la chance de pouvoir venir faire une annee d'echange ici en High School apres le bac en France. Cela m'a permis de faire des contacts et des connaissances ici qui m'ont aide a trouver une bourse dans une universite. Ma mere n'avait pas trop de sous pour payer tout ca, je me suis debrouille, j'ai galere pendant mes etudes car le visa d'etudiant limite les possibilites de boulot. j'ai travaille dans une ferme, dans une usine, je me suis debrouille. Je ne pouvait pas toujours mettre le chauffage en plein hivert froid, je me suis debrouille pour trouver un employeur qui me sponsoriserai pour un visa de travail puis pour la carte verte, un processus qui a pris des annees. En sortant de l'universite, je ne gagnais pas grand chose et j'ai passe par plusieurs annees sans assurance maladie aussi. Je prends ca comme des challenges a relever, des oportunites de se prouver que l'on peut se debrouiller et se depasser, que en faisant des efforts, on arrive a de belles choses. Ces 'mauvais moments', je ne les changeraient pour rien au monde, cela a ete formateur. Le long de mon chemin, j'ai rencontre des immigres de tout poil et de toutes conditions, certains on eu la chance d'avoir une carte verte qui leur tombe du ciel, ou des mutations avec de bons postes ou tout a ete 'mache' pour eux et d'autres qui sont passe par les pires souffrances pour arriver ici. Contrairement a Elizabeth, je n'ai jamais eprouve de l'envie ou de la jalousie pour les autres. J'ai fait ma vie ici comme je l'ai voulu. Je ne suis pas riche et cela ne me gene pas. Je suis content de ma vie et le bilan est plus que positif pour moi. L'un des plus beaux jours de ma vie restera le jour ou je suis devenu citoyen americain.

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